L’humanité ne semble plus n’être qu’une chimère, l’air stagnant dans les artères de la vie s’avère irrespirable et toxique. Les machines, les industries et le bruit ambiant qui caractérisaient Detroit à présent disparus comme balayés par une main invisible. Ce qui paraît être le reste d’une civilisation se métamorphose en une masse de membres articulés se mouvant sans but. Comment en est-on arrivé là ? La réponse la plus simple viendrait de l’acceptation par la population de ce qui paraît bien ou non, de choisir « The Right » way/thing plutôt que l’indépendance de jugement. Philosophie imprégnée par les puissants de ce monde, cette envie irrépressible de contrôle se mute en un virus foudroyant qui se retourne contre ses propres créateurs. L’espoir d’un retour à une civilisation indépendante ne tient qu’à un fil ou plutôt à un groupuscule obscur du nom de « The Left », tout un symbole d’autonomie. Armés de leur masque à gaz, ils s’emploient à attaquer le virus en imprégnant l’air de leurs créations musicales propres loin du conformisme ambiant infligé à la population. Mais ont-ils les armes pour créer l’étincelle qui ramènera la population à la raison ?
En minorité face aux tentacules déployés par « The Right », The Left ne doit son existence et sa survie qu’à ses trois leaders. Apollo Brown, créateur du mouvement de la rébellion, officie à la production. Fervent défenseur d’une soul crade minimaliste et de drums claquants, il semble avoir les armes pour reprendre le flambeau d’un Hip-Hop en lien réel avec son histoire. Indépendant, au moment de la tragédie, il avait essayé de lancer une riposte en demi-teinte avec The Reset sans obtenir le résultat escompté. Journalist 103, mc underground, adepte des battles et politiquement radical, il ne doit sa survie qu’à son omniprésence dans les caves moisies et rouillées de la Motor Town. Enfin, DJ Soko, connu dans le milieu pour son efficacité sur les scratch hook, il ne lui manquait que le matériel sonore pour transformer ses platines en missile de longue portée.
Dès l’intro Change, le ton est donné, parez-vous de votre masque à gaz car l’assaut musical à base de grosse drums et de sample vocal est lancé suivi de très prêt par la track éponyme utilisant la même technique d’attaque. Au mic Journalist 103 adopte une attitude de guérillero parti en guerre contre les vibes en carton. Real Hip-Hop en ligne de mire, Apollo Brown livre sur Frozen une instru agressive avec un effet de saturation qui renforce la noirceur du morceau au grand bonheur de Kool G Rap qui se ballade en terrain conquis. Même effet de saturation et sans la présence de Soko, le beatmaker de Detroit largue un orgue mortuaire sur Battle Axe avec Mu sans que les deux mcs arrivent réellement à porter le travail d’Apollo. Moment de répit après cette première phase d’attaque avec Binoculars rappelant que le trio est un pure produit estampillé Motor Town avec toute l’influence soul qui en découle. En terme de performance, Journalist 103 lâche un travail assez fourni même si parfois ces storytellin’ semblent n’avoir ni queue ni tête. Par contre si vous recherchez des prestations de haut niveau Hassaan Mackey sur How We Live répondra à votre attente. Dans ce type d’album qui pointe clairement le manque de créativité et de consistance du rap actuel, il y a traditionnellement une track dédiée à l’exécution en règle de wack mc, chose respectée par le trio avec The Funeral sans réel intérêt sur la forme comme sur le fond. Mais cette fausse note est de courte durée avec l’arrivée de Statistics espèce de défouloir barbare dans cet assaut où Journalist se livre à un kickage de beat en règle malgré la présence du raggaman Invicible qui aurait pu être optionnel. Marre des tours opérateurs qui vous proposent des circuits tout formatés alors suivez Marv Won et Journalist pour une visite des dessous de Detroit sur un beat en harmonie avec le thème.
Arrivé à la fin de cette première phase d’assaut, on peut désormais affirmer que The Left met les moyens pour déployer une force de frappe conséquente. Si la trop grosse homogénéité des tracks d’Apollo Brown peut rebuter sur la longueur, l’apport de DJ Soko sur les samples vocaux permet de revaloriser l’ensemble. De son côté Journalist 103 livre un bon travail de mc malgré quelques faiblesses compensées par la présence de guests intéressants.
Pour autant si « The Right » vacille, il n’apparait pas en position de faiblesse, l’attaque un ton trop suave de Melody terminant par sa boucle sur un éclair de saxo addictif ne semble pas de taille à achever le travail. Dommage car Journalist évite les clichés très kitch des love song actuels. On comprend à l’arrivée de Reporting Live que cette excursion romantique n’était qu’un leurre pour replonger plus profondément dans les entrailles métalliques et rugissantes de Detroit, Guilty Simpson présent en soutien tout en rappelant que dans cette ville, il est devenu un incontournable acteur malheureusement ou pas. Accrochés à leur exigence de liberté et d’opinion, le message de The Left vibre dans l’air « don’t believe the media » porté timidement par Finale sur Caged Birds. En terme guerrier, Journalist 103 reste un bon soldat mais son impact physique ne semble pas assez destructeur pour s’en sortir en solo et il reste indéniable que le réel artilleur de cette rébellion se nomme Apollo Brown qui lâche une dernière grenade Homage. On clôture l’assaut par une vibe victorieuse sur Get In Where You Fit In espèce de finale tout en feu d’artifice.
Si en début d’année, personne aurait osé parier sur ce trio de Detroit quasi inconnus (au même titre que sur Roc Marciano ou Celph Titled), il est dorénavant sur que la suite du projet retiendra l’attention des listeners. Certes la guerre est loin d’être finie car « The Right » continue d’avilir la masse en cette fin d’année mais le message devra être rabâché sans cesse tout en ne rentrant pas dans une redondance trop lourde. Ce premier round est remporté haut la main : The Left grâce à l’énorme apport qualitatif d’Apollo Brown apporte un nouveau souffle à la Motor City dans un style qui leur est propre et respectueux de l’héritage musical laissé par des milliers d’artistes qui ont arpenté ces rues vrombissantes. Alors seule l’omniprésence de la touche « Apollo brown » rend tout de même l’ensemble un peu trop compact et la répétition des écoutes amène forcément une certaine lassitude, histoire de chipoter…
16.5/20

11 commentaires:
Héhé obliger de chipoter un peu le drill... bête de skeud, la chronique aura mis du temps à venir mais le résultat en demeure pas moins très bon, vraiment continu comme ca, sinon perso j'aime bien le passage de Invicible même si c'est un peu surprenant.
Merci pour ton continuel soutien, et bonne année au passage !
Pour invicible au final c'est vraiment une question de feelin' et malheureusement pour lui les vibes jamaïcaines de toute sorte sont loin de me faire vibrer, d'où ma frustration !
Très bonne chro'.
L'album mérite amplement le 16,5.Un des albums de 2010.Peace et continues ton blog qui est vraiment très bon
yo!
enfin une chro ça fait plaisir! en plus elle est pas mal, l'évidente opposition gauche/droite est bien ficelée, bravo à toi
assurément dans mon top 2010, grosse grosse bastos dans les dents, j'ai adoré le taf d'Apollo, trouvé Journalist One0Three plutôt bon dans la longueur, la touche Soko amène un plus que tu as bien souligné, les guests assurent et le rendu final est solide... et je ne m'ennuie toujours pas en l'écoutant en boucle^^
Big Up!
Super chronique pour un gros album.
Pour info, Invincible n'est pas un chanteur reggae mais une rappeuse blanche de Detroit (qui lâche le deuxième couplet sur "Statistics").
Elle a sorti son premier album "Shapeshifters" en 2008 (je vous le conseille vivement) avec des apparitions de Black Milk, Finale, Buff 1 & Wordsworth entre autres. Elle prépare un album avec Wajeed des PPP pour cette année.
Bonne année à toi et continues tes chroniques!
Peace
Merci pour cette info, je suis resté sur le refrain sans me demander qui était la mc sur le deuxième verse mais en effet grosse impression au mic !
Bonne année à toi aussi !
Mais alors qui est au refrain...??? Bonne année à toi aussi !
Il a fallu queje le ressorte quelques temps apres la decouverte du projet pour que je puisse enfin vraiment l'apprecier a sa juste valeur. Au final c'est mon album prefere de l'annee apres le Marcy, evidemment... Bref bon skeud qui manque clairement de finesse a la prod mais qui contient aussi mon son prefere de l'annee, l'enorme Caged Birds!
Pour les fans d'instrumental, MelloMusic Group vient d'annoncer la sortie imminente de "The Cloud" qui sera un album d'instru fait par Apollo Brown, 20 tracks pour une durée de 50 minutes, à suivre !
Une version vinyle de Gas Mask avec 3 inédits : Scared, One Day et My Green est dispo sur undergroundhiphop !
@bboy : ah carrèment tu le mets devant le Celph & Buck ?
Même réaction que toi Drill sur le classement de BBoy ! De toute façon si chacun fait son top albums on retrouvera avec certitude bcp d'albums en commun. Pour ce skeud j'ai été très vite emballé puis au fur et à mesure un peu moins. En fait les ficelles de la prod sont un peu faciles, trop évidentes je trouve mais ça reste du très bon son. Le côté "déjà vu" m'a un peu gêné en fait. Mais j'ai kiffé et au final il fait partie des opus que je retiens pour cette année.
Excellente chro comme toujours.
Perso je n'attendais absolument rien de ce projet vu que jusqu'alors j'avais du mal avec Journalist103 au mic. c'est surtout pour Appolo Brown que je l'ai écouté et au final ce fut une grosse claque. C'est carré, bien produit et pour une fois les guests ne viennent rien gâcher. Bref j'ai totalement adhéré au projet qui a sans peine trouvé sa place dans mon top de l'année. Du très lourd!
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