Février 2012, Brownsville quartier de brooklyn, la neige bat son plein, l’air gris et le rouge-orangé des briques des nombreuses « public housing » disparaissent pour rendre un visuel monochrome tacheté de noir comme si la crasse accumulée par des années de politiques sociales de bas étage ne pouvait être recouverte, fatalité génétique collant à l’ADN du neighborhood Brooklynien. La circulation se fait au ralenti sur les trottoirs, les mouvements se font épisodiques, au loin une vieille dame se servant de son cadis comme d’une rampe de sureté sur les trottoirs gelés tandis qu’une bande de jeunes s’amuse à enchainer des glissades dans les descentes. Pour les sans-abris, c’est la survie physique, doudounes empilées les unes sur les autres, squatte arrangé avec des bâches en plastiques trouées et alcool premier prix pour une sensation de réchauffement très éphémère. Et dans le lot de ces anonymes, un nouveau venu mais loin d’être inconnu Brian Daniel Carenard. Sa condition de SDF, il la vit depuis peu et sans comprendre exactement pourquoi. Le voisinage reste témoin de ses complaintes nocturnes alcoolisées sans se plaindre. Lui n’a pas tout perdu par son mental, il n’est pas la victime comme tant d’autres de la crise des subprimes ou de la crise tout court. Il n’est pas un golden boy qui a tout perdu en bourse ou un drogué fixé à un des nombreux addictifs que la vie distribue. Non, l’homme que l’on nomme Saigon a tout perdu car son destin le prédisposait à enchainer les ratés.
De sa découverte au début du nouveau millénaire à cette année 2011, Saigon est passé du statut de freshman à légende pour finir dans le carton « sans projet ». L’arrivée de son premier LP devait raviver la flamme et relancer le buzz sur sa personne. Avec un scénario aussi Hollywoodien, on s’attendait à pas moins que The Greatest Story Never Told sauf que la réalité est loin de se finir comme prévu.
Alors que s’est-il passé pour qu’en cette année 2012 Saigon se retrouve à la rue ? Tout d’abord, si la star de votre histoire ne se dénomme pas Will Smith, vous avez peu de chance pour que votre histoire se finisse en happy end surtout si vous êtes âgés de plus de 30 ans et en ayant enchainé les loupés comme d’autres enfilent des perles. Puis un album, surtout le premier, c’est une consécration aussi bien des efforts menés depuis le début de sa carrière que du travail fourni à le produire. Et à ce niveau et comme une évidence quand on se prénomme Saigon, notre Rémi sans famille du rap nous lâche un airball artistique et si la stratégie était de ratisser large en mode AK47 musical histoire de bouffer à tout les râteliers, l’auditeur, lui, a l’impression de se retrouver dans Pulp Fiction dans les rôles de Samuel L Jackson ou de John Travolta à se demander comment le mec en face a pu vider son chargeur sans les toucher…
Avancé un titre comme The Greatest Story Never Told, c’est au minimum avoir l’entière assurance de délivrer des lines et un storytellin conséquent or, ce n’est pas avec un niveau d’écriture digne de Tony Yayo que l’on peut y prétendre. Exagéré ? Concrètement à l’écoute de tracks comme What The Lovers Do ou Come On Baby (Jay-Z étant loin d’être innocent…) l’exagération devient réalité. Pour le reste, à aucun moment on se retrouve sur des moments de grâce que furent les Warning Shots.
Outre des guests inutiles comme Jay-Z, Faith Evans ou Marsha Ambrosius (quel intérêt de venir poser sur un refrain déjà pitché ?) pour ne citer qu'eux, et sans parler des nombreuses tracks préexistantes ré épurés et donc sans aucunes valeurs ajoutées (au contraire), l’autre grosse épine de l’album reste l’omniprésence de Just Blaze à la production. Concrètement, Just Blaze demeure et demeurera toujours un beatmaker talentueux capable de sortir des ogives musicales traumatisantes par contre, en terme de producteur, là, ça coince fortement : le long format, il ne le maîtrise pas. Car à part être un énorme aficionado de la patte (que dis-je : de la lourdeur) Just Blazienne, ce skeud peut s’avérer être un tue l’amour pour le listener et il faut avoir des mâchoires bien solides pour se taper à répétition un travail de JB soit brouillon sur Bring Me Down, soit banal sur la track éponyme ou Better Way.
On aura quand même le droit à son petit lot de consolation sur cet album grâce à l’enchainement de Enemies et Friends où Blaze démontre une certaine « humanité » aux manettes. Enfin, Buckwild, fort de son taf sur Nineteen Ninety Now, délivre la grosse production de l’album Oh Yeah (Our babies) comme un cri de libération, seul beat à coller parfaitement au style de Saigon…
La carrière de Saigon suit la trajectoire d’une balle perdue, si on ne sait pas dans quelle direction elle s’oriente, il y a de forte chance qu’elle finisse par s’écraser sur un mur. Si l’intro de cette chronique n’est que romance et que l’on ne peut souhaiter une telle issue au Yardfather, il va être pourtant dure de faire face à une réalité certaine : The Greatest Story Never Told na’ pas la carrure ni l’impact pour relancer la carrière de Saigon. Et malgré quelques efforts consentis et une forme de rage oscillant entre espoir et désespoir qui clôture cet album sur And The Winner Is, Saigon devra se contenter de rester dans l’ombre des grands noms avec l'humilité qui revient aux perdants…
10/20

1 commentaire:
J’adore la fin du premier paragraphe... skeud du banalité exemplaire à part comme tu l'a souligné Oh Yeah (Our babies), pas grand chose à ajouter, si quand on réécoute ses premières mixtapes il en résulte une impression de gâchis très prononcée.
Je me demande si Crazy Horus a fait sa chronique en se positionnant en tant que chroniqueur pour NeoBoto ou si c’était vraiment son ressenti... c'est pas que vos deux review sont très éloignées mais un peu quand même...
Je vote pour toi...!!!
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